Introduction : Une culture enchaînée
Dans l’Iran d’aujourd’hui, les mots sont des crimes. La plume, la poésie, les histoires, la musique et le cinéma – dès qu’ils s’éloignent du discours officiel et se rapprochent de la langue du peuple – sont confrontés à la colère et aux réactions sécuritaires du régime iranien. Les artistes, cinéastes, musiciens, poètes, écrivains et journalistes qui décrivent la réalité de la société sont aujourd’hui plus que jamais menacés de peines lourdes, de torture et de longues périodes de détention. Les institutions sécuritaires et judiciaires ont sécurisé l’art, le transformant en une question de sécurité nationale. Ce qui est rapporté ici n’est pas une simple déviation de la loi, mais l’incarnation d’une politique délibérée visant à étouffer la créativité, à effacer la mémoire culturelle et à semer la peur parmi les générations d’artistes.

Cadre juridique de la répression culturelle
L’interprétation large des concepts comme “propagande contre le régime”, “rassemblement et collusion”, “insulte au guide suprême” ou “corruption sur terre” permet au système judiciaire de criminaliser l’art et l’écriture. L’amendement de l’article 48 du code de procédure pénale, qui limite le choix de l’avocat dans les affaires de sécurité, a éliminé toute défense juridique effective. Dans de nombreux cas, les procès se tiennent à huis clos, sans présence d’un avocat indépendant et basés sur des aveux obtenus sous la contrainte. Ainsi, l’art devient un crime, et l’écrivain un accusé politique.

Un avocat de détenus artistes déclare : “Même évoquer la langue maternelle ou décrire la souffrance environnementale peut être perçu comme une menace à la sécurité nationale. Il ne reste aucune instance juridique indépendante pour une défense efficace.”

Discrimination systématique : genre, ethnie, région
Sous le régime des mollahs, la culture est non seulement censurée, mais criminalisée dans les régions ethniques. Un poète qui écrit en arabe ou en kurde risque davantage la prison ou même la peine de mort. Toute manifestation d’identité indépendante – linguistique, artistique ou genrée – est perçue comme une menace politique. Les femmes écrivaines ainsi que les artistes kurdes, arabes, baloutches et azéris sont particulièrement ciblés. Enseigner la langue maternelle, réciter un poème non persan, ou même participer à des cérémonies culturelles locales peut entraîner des accusations d’atteinte à la sécurité nationale.

Les statistiques des ONG des droits humains montrent que l’Iran est régulièrement parmi les pays comptant le plus grand nombre d’écrivains emprisonnés. En 2024, avec 43 écrivains incarcérés, l’Iran arrive en deuxième position après la Chine. Parmi eux, 13 étaient des femmes (30 %), faisant de l’Iran la plus grande prisonnière d’écrivaines au monde.

Rien qu’en cinq mois de l’année 2025, au moins 19 membres de la communauté culturelle iranienne ont été arrêtés, convoqués ou interrogés. Un poète a été condamné à mort, d’autres à de lourdes peines de prison, et beaucoup ont subi interrogatoires violents et détentions illégales uniquement pour avoir écrit. Ces chiffres témoignent d’une politique Étatique systématique visant à contrôler et à réprimer toute dissidence. L’objectif n’est pas la simple arrestation individuelle, mais l’éradication de la créativité et de la pensée critique.

Conditions pénitentiaires : un système de torture et d’humiliation
Les rapports des prisons d’Evin, Lakan (Rasht) et Sheiban (Ahvaz) révèlent que les artistes emprisonnés y sont soumis à la torture, à l’isolement prolongé, au déni de soins, au transfert dans des sections mixtes, à des traitements dégradants et à la privation de visites ou d’accès à un avocat.

L’ambiguïté des accusations facilite les arrestations arbitraires, et le refus d’une procédure équitable, combiné à l’utilisation d’aveux forcés, fait de la justice un instrument de contrôle gouvernemental. Il s’agit d’une violation des droits humains au cœur même du processus légal, conçu pour donner une apparence de légalité à la répression.

Liste documentée de certains artistes et écrivains emprisonnés (mai 2025)

Peyman Farahavar : poète gilaki, né en 1988, condamné à mort en mai 2025 pour “moharebeh” et “propagande contre le régime”. Il était vendeur de fruits et père d’un garçon de 10 ans. Connu comme “la voix des Gilaks oubliés”.

Mokhtar Alboshoukeh’ha : écrivain et poète arabe d’Ahvaz, emprisonné depuis 2010, victime de tortures physiques et psychologiques. Condamné à mort puis à perpétuité pour ses écrits en arabe.

Mahvash Sabet : poète béhaïe, condamnée à 10 ans. Opérée à cœur ouvert en janvier 2025. Elle écrit : “La prison d’Evin n’est pas une cage, c’est un miroir qui reflète le vrai visage du juge.”

Sarveh Pourmohammadi : écrivaine et enseignante kurde, condamnée à 5 ans pour enseignement de la langue kurde et activités culturelles.

Fariborz Sadehi : poète politique de Kermanshah, condamné à 22 mois de prison pour ses poèmes critiques.

Mostafa Helichi : poète de Bouchehr, torturé par la police pour ses poèmes sur la justice sociale.

Reza Hezbavi : poète arabe et professeur de Khuzestan, emprisonné pour poésie en arabe, privé de soins.

Youssef Sadehnejad : poète arabe de Shadegan, arrêté en janvier 2025 pour des poèmes sur la pauvreté et la discrimination ethnique.

Arash Ghollegolab : poète et journaliste, condamné à plus de 4 ans pour participation à des lectures poétiques contestataires.

Mandana Sadeghi : poète et journaliste, condamnée à 4 ans pour ses écrits sur les femmes et la justice sociale.

Kourosh Karampour : poète et professeur, condamné à 2 ans pour ses écrits politiques.

Farzaneh Yahyaabadi : journaliste indépendante de Mashhad, condamnée à 3 mois pour avoir couvert les problèmes sociaux.

Reza Mohammadi : poète et époux de Mandana Sadeghi, condamné à 3 mois pour l’avoir soutenue publiquement.

Analyse juridique : contradiction avec les engagements internationaux
L’Iran, signataire du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, s’est engagé à garantir la liberté d’expression et à interdire la torture. La peine de mort pour activité littéraire constitue une “exécution arbitraire” selon le droit international.

L’article 19 du pacte souligne que la liberté d’expression comprend l’art et l’écriture, même s’ils sont dérangeants ou provocants.

Pourtant, la Constitution iranienne conditionne cette liberté à la “non-contradiction avec les principes de l’islam” (article 24) et à la “non-nuisance à l’intérêt public” (article 40). Ces clauses vagues permettent de réprimer toute forme d’expression critique.

Conclusion : La violence contre la culture est une menace contre la société
Ce qui se passe en Iran est un projet systématique pour étouffer la mémoire culturelle, tracer les limites de la pensée permise et détruire l’identité artistique indépendante.

Ce processus, qui dure depuis les années 1980, montre que le pouvoir en place perçoit l’art non pas comme un outil de construction sociale, mais comme un danger. Exécuter un poète ou emprisonner un journaliste n’est pas un acte isolé, c’est un avertissement à toute une génération qui pourrait vouloir écrire, parler ou créer.

Dans ce contexte, la voix des prisonniers culturels est celle d’un peuple – un peuple qui, bien que captif, continue d’écrire, de créer et de se souvenir.